2.4.a – La langue corse : quelles lettres pour quels sons (4.a)

La « mutation consonantique » à l’intérieur du mot et la « mutation consonantique » (ou scunsunatura ) à l’initiale du mot : est-ce la même chose ?

Pourquoi se poser cette question ?

Pour sortir du flou.

Lorsque l’on commence à s’intéresser à la prononciation des lettres en corse, on rencontre très vite l’expression « mutation consonantique » (ou « scunsunatura » ).

Les explications lues de-ci de-là :

  • ou bien révèlent le résultat du phénomène (une même consonne peut être prononcée de deux manières différentes suivant « ce qui la précède » : elle peut être réalisée soit « dure » (ou « forte ») soit « douce » (ou « faible »)
  • ou bien donnent une règle indiquant les facteurs de "réalisation phonétique" de la consonne (c’est-à-dire, précisent quand une consonne doit être prononcée « dure » (soit selon quelles conditions elle est en position forte) et quand elle doit être prononcée « douce » (soit selon quelles conditions elle est en position faible)).

Ces explications paraissent être reprises, peu ou prou, de celle édictée dans l’ouvrage Intricciate è cambiarine (Marchetti, Geronimi : 1971)1 :

« Après point, accent ou consonne, les consonnes corses ont le son dur. Dans les autres positions, elles ont le son doux. »2

Mais, les expositions ultérieures à la règle originelle sont parfois peu claires sur :

  • la nature de l’accent
  • l’environnement phonétique (phonologique ?) de la consonne (qui est le plus souvent incomplet : 1. il est toujours question de « ce qui précède » la consonne, mais peu de ce qui la suit ; 2. la position de la consonne dans le mot n’est pas systématiquement mentionnée)

Le flou quant à ces deux éléments a pour conséquence principale l’absence quasi constante de distinction entre les lénitions "permanentes" (à l’intérieur du mot) et les lénitions "alternantes" (à l’initiale du mot).

La nature de l’accent

Une consonne conserve un son dur « après une "voyelle accentuée" » : de quel accent s’agit-il ? Le fait que la nature de l’accent (tonique (et donc oral) ou graphique (et donc écrit)) soit rarement précisée est la source d’une première confusion.

Dans ce qu’on peut lire sur la scunsunatura (en dehors de la règle originelle édictée dans Intricciate è cambiarine ), parmi les conditions de changement (ou de l’absence de changement) de prononciation des consonnes figurent :
– la « voyelle accentuée » et la voyelle « non accentuée » (sans que l’on sache s’il s’agit de l’accent graphique (l’aletta ) ou de l’accent tonique (l’incalcu )),
– ou la « voyelle tonique » et « la voyelle atone » (et dans ce cas, il serait question de l’accent tonique (l’incalcu ))
 
Lorsque l’on revient à la source (c’est-à-dire à l’ouvrage Intricciate è cambiarine ), on comprend que lorsque l’ « accent » est évoqué en tant qu’ « agent de prédétermination consonantique », c’est de l’accent graphique (l’aletta ) dont il s’agit :

« L’accent graphique étant l’un des agents de la prédétermination, il était nécessaire d’en discipliner l’usage, qui a donné lieu jusqu’ici çà une multitude de pratiques, suivant que les auteurs se référaient à l’aperture et à la fermeture des voyelles E et O, ou à la valeur tonique des voyelles.
 
De ces deux emplois de l’accent, nous avons estimé qu’il ne fallait retenir en corse que le seul accent tonique, et seulement quand il frappe :
a) la voyelle finale d’un mot (e parolle mozze)
b) les monosyllabes toniques (i curtaghjoli incalcati)
(…)
 
Bref, il n’y a qu’un accent en corse, c’est l’aletta (accent grave) qui se placera comme on l’a dit, prédéterminant ainsi la valeur de la consonne initiale du mot qui suit. »
3

Néanmoins, ce n’est pas toujours de cette manière que cela semble avoir été compris, ni transmis. Et il arrive que certains se demandent pourquoi (par exemple) l’on prononce [k’aza] le mot casa puisque le <s> suit une "voyelle accentuée".

D’où vient cette confusion ?

Peut-être vient-elle de la distance qu’il y a entre :
– la nature graphique du support (à savoir l’accent graphique, issu d’une convention d’écriture 4) sur laquelle repose la règle de la scunsunatura
– et la nature orale du domaine où s’exerce le mécanisme qui aboutit à cette « mutation consonantique » (domaine d’échelle plus large que le mot – quand il s’agit de la consonne à l’initiale du mot – et à l’intérieur duquel la séparation entre les mots n’est pas perceptible comme elle l’est à l’écrit ; autrement dit, domaine composé d’une "chaîne de mots" que l’on pourrait presque se représenter comme la version orale d’une scriptio continua (i.e écriture en continu sans séparation entre les mots)).

Ou peut-être vient-elle de l’absence de mise en exergue de l’importance de l’environnement phonétique (et phono-syntaxique ou phono-morphologique ?) de la consonne dans la réalisation du phénomène, et plus précisément de l’indistinction entre les consonnes dont le contexte phonétique est stable et celles dont le contexte phonologique, syntactique (syntaxique) et morphologique varie.

L’environnement phonétique

Ne pas avoir accès à la compréhension du fait que
l’environnement phonétique (et/ou phonologique ?) d’une consonne est une des conditions déterminantes de la façon dont cette consonne est prononcée
est une autre source de confusion.

> Selon les restitutions de la règle de la scunsunatura, il y a différentes manières de prononcer une consonne, « selon ce qui la précède ». Pourquoi n’est-il presque jamais question de ce qui suit  la consonne concernée ?

Pourtant, avoir la possibilité de relier
le fait qu’une consonne (en tant que lettre écrite) puisse être prononcée "adoucie"
à un phénomène nommé (la lénition), défini et expliqué (en relation avec l’évolution des langues romanes)
peut conduire à une appréhension consciente du phénomène et aboutir à une réelle compréhension des mécanismes de ce dernier.
Il n’est pas rare que le fait de connaître le pourquoi permette de mieux maîtriser le comment.

> À cela s’ajoute le fait que l’importance de la position de la consonne dans le mot est le plus souvent éludée.

La distinction entre la consonne à l’initiale du mot (dont le contexte phonologique varie) et la consonne à l’intérieur du mot (dont l’environnement phonétique ne varie pas) n’est pas systématiquement faite, et l’ensemble du phénomène est traité de manière globale, les deux "types" de position (dans lesquelles peuvent se trouver les consonnes) étant mises sur le même plan.
Cela entrave peut-être la capacité de s’apercevoir que l’alternance ne concerne pas les deux positions (celle à l’initiale du mot et celle à l’intérieur du mot), mais une seule (ou autrement dit, que la réalisation orale d’une consonne qui se situe à l’intérieur d’un mot ne varie pas (au sein d’une même aire)).

 

L’absence de distinction entre lénitions "permanentes" et lénitions "alternantes"

En conséquence, on ne se pose pas la question de la différence qu’il peut y avoir entre lénition consonantique intervocalique à l’intérieur d’un mot et « mutation consonantique » à la frontière des mots ; et cela n’aide probablement pas à appréhender clairement le phénomène et ses mécanismes.

En effet, ce flou (sur la nature de l’accent et le rôle que tient la position de la consonne dans la réalisation ou non du mécanisme de lénition) aboutit à l’absence quasi systématique de distinction entre les lénitions "permanentes" à l’intérieur du mot (ex. : casa  [z]) et les lénitions "alternantes" à l’initiale du mot (ex. : soli / u soli  [s]/[z]).

Or, cette distinction permet pourtant de s’apercevoir que :

– une consonne située à l’intérieur d’un mot :

  • ne voit pas sa réalisation phonétique (c’est-à-dire la manière dont elle est prononcée) dépendre de l’accent (ni tonique, ni graphique (et ce, qu’elle que soit les conventions d’écriture que l’on adopte concernant l’accent graphique))
  • conserve toujours le même son (au sein d’une même aire) ("adouci" ou pas) parce sa situation (« forte » ou « faible ») ne change pas : l’environnement phonétique, à l’intérieur du mot, ne varie pas.

– une consonne située à l’initiale d’un mot :

  • voit sa réalisation phonétique dépendre de son environnement phono-syntactique (dont l’accent (tonique comme graphique ) peut faire partie)
  • ne conserve pas toujours le même son parce sa situation, à l’intérieur d’une chaîne de mots, varie puisque « ce qui la précède » n’est pas fixe : son environnement (c’est-à-dire à la fois ce qui la précède et ce qui la suit ) phonologique et syntaxique (et/ou morphologique ?) peut la placer tantôt en situation « forte » (elle est alors prononcée « dure »), tantôt en situation « faible » (elle est alors prononcée « douce »)

 
C’est une manière possible d’éviter le piège des confusions et de rendre plus claire la perception du phénomène et de ses mécanismes ; et celui ou celle qui apprend peut essayer de s’approprier la mise en pratique du phénomène :
– (global) de lénition ou de non-lénition
– et (spécifique aux initiales des mots) d’alternance (sur une seule et même consonne) entre lénition et non-lénition.

 

La mutation consonantique n’existe pas à l’intérieur du mot

Se demander si « mutation consonantique » à l’intérieur du mot et à l’initiale du mot sont un seul et même phénomène et/ou suivent les mêmes processus permet de se rendre compte que :
– non, ce n’est pas un seul et même phénomène
– mais oui, les deux phénomènes ont au moins un mécanisme commun (celui de la lénition intervocalique)

Cependant, cette question ne vient pas spontanément. Il faut avoir "l’autorisation", en quelque sorte, de se la poser puisque tout est présenté dans un même ensemble global. Cette interrogation (en ce qui me concerne) est née d’un petit bout de phrase :
« et nous insistons sur initiale car la mutation consonantique n’existe pas à l’intérieur du mot »5

« La mutation consonantique n’existe pas à l’intérieur du mot. »
Mais, alors, quel est le phénomène qui se produit à l’intérieur du mot, et en quoi ce dernier diffère-t-il celui qui se produit à l’initiale du mot ?
 
La question de départ – La « mutation consonantique » à l’intérieur du mot et la « mutation consonantique » (ou scunsunatura ) à l’initiale du mot : est-ce la même chose ? – est donc mal posée.
Pour commencer à entr’apercevoir dans quelle direction il faut chercher (afin de parvenir à mieux comprendre et mieux appliquer ces phénomènes), il est peut-être utile de la reformuler :
"Lénition des consonnes à l’intérieur du mot et "mutation" consonantique (ou scunsunatura ) à l’initiale du mot : quel(s) point(s) commun(s) et quelle(s) différence(s) ?"
ou
"Lénition des consonnes intervocaliques et alternance consonantique à la frontières des mots : quels agents, quels mécanismes ?"
 
Non ?
 


  1. Pascal MARCHETTI, Dominique Antoine GERONIMI, Intricciate è cambiarine – Manuel pratique d’orthographe corse, Éditions Beaulieu, 1971 
  2. tel que le cite A Lingua Corsa | histoire 
  3. tel que ce passage d’Intricciate è cambiarine – Manuel pratique d’orthographe corse est cité par A Lingua Corsa | histoire 
  4. La convention d’écriture régissant l’emploi de l’accent grave n’est pas la même chez tous les auteurs ; par exemple P.M. Agostini pense que l’accent grave « est nécessaire lorsque l’accent tonique se situe : sur la dernière syllabe (libertà ) ; – sur l’antépénultième (patriuttìssimu ) ou celle qui la précède (vàitine ) ; – sur i tonique suivi d’une voyelle atone (tinìi [tu tenais] ; tinìa [il tenait] ; merrìa [mairie]). » (P.M. AGOSTINI, L’usu di a nostra lingua, Grammaire descriptive corse, Edizioni scola corsa Bastia, 1984, p. 4). D’autre part, certains mots, se terminant par une syllabe atone (et donc non-marquée par l’accent grave) mais ne donnant pas lieu à la lénition, ne s’insèrent pas bien dans la règle de la scunsunatura fondée sur l’aletta (comme « Cume, come, cumi et quante, quanti, (…) qualchi, (…) tamante, (…) induve (N.), induva (S.) », « quande et quandi » , cf. P.M. AGOSTINI, L’usu di a nostra lingua, Grammaire descriptive corse, Edizioni scola corsa Bastia, 1984, p. 18, 70, 92-93, 226, 250)
      
  5. J.M. COMITI, A Pratica è a Grammatica (Quand unité et diversité font bon ménage), Università di Corsica, Albiana, 2011, p. 55 (le mot initiale est souligné par l’auteur) 

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