2.4.b – La langue corse : quelles lettres pour quels sons (4.b)

Lénition des consonnes intervocaliques et alternance consonantique à la frontière des mots : quels agents, quels mécanismes ?

Sommaire

I – Les langues romanes : le résultat d’une évolution à partir d’une langue source commune
1. Le latin (vulgaire) : une source commune à toutes les langues romanes
a. Les latins : classique et vulgaire // b. Exemples de différences entre latin parlé et latin littéraire
2. Les évolutions importantes du latin parlé
a. L’accent latin // b. Force et faiblesse de l’articulation des sons : deux périodes d’évolution

II – La lénition des consonnes intervocaliques
1. La lénition consonantique
a. La lénition : un affaiblissement de l’articulation // b. Exemples
2. La lénition romane
a. La position intervocalique au sens large // b. La Romania occidentale et la Romania orientale // c. La lénition romane : une réorganisation du système phonologique et le maintien des oppositions consonantiques

III – La lénition de type corse
1. Lénition et alternance consonantiques dans le temps
2. L’alternance consonantique : la rencontre de deux phénomènes
a. La lénition intervocalique : un premier mécanisme qui agit sans tenir compte de la séparation entre les mots // b. Le raddopiamento fonosintattico (RF) : un second mécanisme qui agit (seulement) à la frontière des mots // c. Les déclencheurs du raddopiamento fonosintattico (RF)
3. RF : mécanismes et transcription(s)
a. Un processus accentuel ou étymologique ? // b. Transcriptions écrites (en corse)

« phonologie »

Les processus de lénition et d’alternance consonantiques relèvent en majeure partie (mais pas seulement) du domaine de la phonologie.
La linguistique fait une distinction importante entre sons et phonèmes. Les sons (étudiés par la phonétique) sont des ondes acoustiques mesurables et correspondent à un fait physique ; les phonèmes (étudiés par la phonologie) sont la représentation mentale des sons, ils ne peuvent pas être observés ni prononcés, ils sont interprétés et correspondent à un fait psychique.
Les sons (concrets) relèvent du domaine de la ‘parole’, les phonèmes (abstraits) de celui de la ‘langue’.1

1. Cf. Martin-Dietrich Glessgen, Linguistique romane : Domaines et méthodes en linguistique française et romane, Armand Colin, 2007, chapitre 2.2. URL : https://books.google.fr/books?id=0lqqFTN8uWEC

Autrement dit,  la phonologie  (qui étudie les phonèmes) s’intéresse au  sens porté par les sons .

La phonologie est une discipline obscure pour le profane. Ses contours ne sont pas toujours moins flous pour le phonologue lui-même qui « exerce un métier difficile, plus difficile en tout cas que les autres linguistes car il doit se battre perpétuellement pour définir son objet d’étude », précise Tobias Scheer dans un article qui permet d’approcher la complexité de cette discipline et les difficultés auxquelles elle se heurte.2

2. Tobias Scheer, « Présentation du volume. En quoi la phonologie est vraiment différente », Corpus [En ligne], 3 | 2004, mis en ligne le 02 décembre 2005, consulté le 5 mars 2016. URL : http://corpus.revues.org/193

Si le terrain est « mouvant » pour les spécialistes, on imagine aisément qu’il soit presque impraticable pour les ignorants dont je fais partie. Je n’ai donc pas pu répondre à toutes les questions que je me posais, mais j’ai tenté de faire une synthèse de ce que j’avais compris (synthèse sans autre objectif que d’étayer un peu mon cheminement au sein de l’étude de la langue corse).

I – Les langues romanes : le résultat d’une évolution à partir d’une langue source commune

1. Le latin (vulgaire) : une source commune à toutes les langues romanes

La langue corse fait partie des langues romanes. Les langues romanes ont pour source commune le latin, et plus précisément le latin « vulgaire » (de vulgus qui désigne le commun des hommes, la foule, en latin) ou populaire (c’est-à-dire le latin parlé – par le peuple).

a. Les latins : classique et vulgaire

Le latin vulgaire est le prolongement d’un latin archaïque déjà hétérogène en soi et se démarque du latin littéraire (le latin écrit) qui, codifié par les grammairiens latins, représente une norme classique, plus homogène et d’évolution plus lente que la langue parlée. Au cours du temps, les différences entre le latin parlé (ou vulgaire) et la norme écrite (c’est-à-dire le modèle linguistique que représente le latin classique) s’accentuent progressivement. Ainsi, après avoir été deux variétés d’une même langue, le(s) latin(s) parlé(s) et le latin écrit (littéraire) finissent par ne plus pouvoir être décrits comme une seule et même langue.3

3. Cf. Petru Roşca, Essais sur l’ancien français (étude phonétique), ULIM, 2004, p. 9. URL : http://ulim.md/digilib/assets/files/2013/Filologie/ROSCA%20Petru%20ESSAI.pdf ; cf. Ursula Reutner, « 8. Du latin aux langues romanes », Manuel des langues romanes, éd. Andre Klump, Johannes Kramer et Aline Willems, De gruyter Gmbh, 2014, p. 201-202. URL : https://books.google.fr/books?id=Df7mBQAAQBAJ ; cf. Gérard Genot, Linguistique diachronique de l’italien littéraire, La Centuplée-La rose de Java, 2e édition, 2008, p. 12-14. URL : https://books.google.fr/books?id=uyaVAwAAQBAJ

 

Du latin archaïque aux langues romanes - Ursula Reutner, Manuel des langues romanes

Figure :Du latin archaïque aux langues romanes4

4. Figure extraite de : Ursula Reutner, « 8. Du latin aux langues romanes », Manuel des langues romanes, éd. Andre Klump, Johannes Kramer et Aline Willems, De gruyter Gmbh, 2014, p. 202 (Figure 2 : Du latin archaïque aux langues romanes). URL : https://books.google.fr/books?id=Df7mBQAAQBAJ

 

b. Exemples de différences entre latin parlé et latin littéraire

Le latin vulgaire différait du latin classique par les formes de la déclinaison et de la conjugaison, par la syntaxe et par le vocabulaire.
Les exemples qui suivent illustrent quelques différences dans :
la déclinaison : on déclinait capus, capi, capo (au lieu de caput, capitis, capiti) (la « tête »)
la conjugaison : on disait sequit pour sequitur (« je suis », du verbe « suivre » (déponent en latin classique, c’est-à-dire de sens actif mais de forme passive), habeo scriptum pour scripsi (« j’ai écrit » / « j’écrivis »)
le vocabulaire : on disait, en Gaule, caballus au lieu de equus, tabula au lieu de mensa ; on disait cambiare au lieu de mutare (« changer »), etc.
la syntaxe : on utilisait la conjonction quod  là où le latin classique utilisait la proposition infinitive (avec un accusatif sujet) : credo Deum esse sanctum devient en latin vulgaire credo quod Deus est sanctus (« je crois que Dieu est saint »).5

5. Joseph Anglade, Grammaire élémentaire de l’ancien français, Armand Colin, 1931 (pp. 3-32). URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Grammaire_%C3%A9l%C3%A9mentaire_de_l%E2%80%99ancien_fran%C3%A7ais/Chapitre_1

 

2. Les évolutions importantes du latin parlé

a. L’accent latin

L’évolution, du latin parlé aux langues romanes, se fit sur plusieurs siècles et toucha différents aspects de la langue. Parmi ces aspects : l’accent.

Dès le Ier siècle,  l’accent de hauteur (ou mélodique cède la place à un  accent d’intensité (ou tonique. Cela entraîne des changements importants au sein des mots comme la chute de certaines voyelles atones, voire la disparition de certaines syllabes.

Exemples (chute du u ou du i non accentué) :
speculum > speclum > specchio (it.), spechju (co.), espech (prov.), espejo (esp.) (miroir)
masculus > masclus > masclo (prov.), macho (esp.), machio (it.), masciu (co.) (mâle)
vetulus > veclus > vecchio (it.), vechju (co.), viejo (esp.), vèio (prov.), vieux (fr.)
viridis > virdis > verde (it. et esp.), verde/verdi (co.), verd (prov.), vert (fr.)
civitatem > ? > ciudad (esp.), ciéuta (prov.), città (it.), cità (co.), cité (fr.)

Ce changement de nature de l’accent se fait le plus souvent sans changer de syllabe dans le mot. Ainsi, l’accent, parce qu’il porte sur la même syllabe dans les différentes langues romanes, atteste l’origine commune de ces dernières.
Ex. : bassum (latin)- bassu (co.), basso (it.), bajo (esp.), baixo (port.), bas (fr.).6

6. Petru Roşca, Essais sur l’ancien français (étude phonétique), ULIM, 2004, p. 9. URL : http://ulim.md/digilib/assets/files/2013/Filologie/ROSCA%20Petru%20ESSAI.pdf ; cf. Joseph Anglade, Grammaire élémentaire de l’ancien français, Armand Colin, 1931, (chapitre I, pp. 3-32). URL : https://fr.wikisource.org/wiki/Grammaire_%C3%A9l%C3%A9mentaire_de_l%E2%80%99ancien_fran%C3%A7ais/Chapitre_1 ; cf. Histoire de la prononciation

 

b. Force et faiblesse de l’articulation des sons : deux périodes d’évolution

Le remplacement progressif de l’accent de hauteur par l’accent d’intensité est le signe visible, à partir du Ier siècle, d’un renforcement de l’énergie articulatoire (et c’est ce renforcement qui produit, comme cela vient d’être dit, l’amuïssement (ou affaiblissement puis disparition) de certaines voyelles). Cette « ligne évolutive forte » que suit l’évolution du latin aux langues romanes s’étend du Ier siècle de notre ère jusque vers la moitié du IVème siècle et donne lieu à plusieurs transformations (comme, par exemple, l’allongement des voyelles toniques libres sous l’effet de l’accent d’intensité (au Ier siècle) ou l’aperture des voyelles brèves7 (> é et > ó, etc.) (du IIème siècle au début du IVème siècle)).

Puis les IIIème et IVème siècles marquent le début d’une longue période de faiblesse articulatoire (ou « ligne évolutive faible ») qui s’étend au-delà du XIIIème siècle, avec un
grand mouvement d’amuïssement des consonnes placées en position de faiblesse articulatoire dans le mot (c’est-à-dire en position antéconsonantique, intervocalique et finale). C’est durant cette période, et plus précisément dans la seconde moitié du IVème siècle, que se produit la sonorisation des consonnes sourdes intervocaliques.8

7. Sur l’aperture des voyelles en langue corse, voir Stella Retali-Medori, « Les liens entre corse et toscan » (conférence), A ghjurnata Dante in Corsica, 27 mai 2015. URL : https://www.youtube.com/watch?v=DDWzK9MYKJs (5:55) : « Dans l’aire septentrionale de notre île s’implante, également au Moyen Âge, un vocalisme que l’on dit de type toscan, à inversion des timbres c’est-à-dire : les voyelles qui sont fermées en toscan sont ouvertes en corse et inversement, selon la définition même de Gerhard Rohlfs. »
8. Cf. Jesús Brestos Bórnez, « Méthodes dans l’étude de la phonétique diachronique du français, une approche critique », Thélème: Revista complutense de estudios franceses, ISSN 1132-1881, N° 6, 1995 (p. 23-33), p. 28, 31. URL : http://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=814127 ; cf. Édouard Joseph Matte, Histoire des modes phonétiques du français, Librairie Droz, 1982, p. 66. URL : https://books.google.fr/books?id=3muiS7KZBAIC

 

Cette sonorisation des consonnes sourdes  intervocaliques  (c’est-à-dire  situées entre deux voyelles ) est une forme de lénition parmi d’autres.

II – La lénition des consonnes intervocaliques

1. La lénition consonantique

a. La lénition : un affaiblissement de l’articulation

La  lénition  (de lenis, qui veut dire « doux » en latin) d’une consonne est  l’affaiblissement de l’articulation de celle-ci : le son de la consonne est modifié parce que cette dernière est articulée de façon plus « douce » ou plus relâchée .

La consonne lénifiée (ou « adoucie ») peut être (de manière non exhaustive) :

– une consonne sourde devenue sonore :
/s/ > /z/ ; /f/ > /v/ ;
/p/ > /b/ ; /t/ > /d/  ; /k/ > /g/ ;
/ʃ/ (comme dans chant) > /ʒ/ (comme dans jour) ;
/ʧ/ (comme dans tchou-tchou) > /ʤ/ (comme dans jazz) ;
/c/ (comme dans tiare ou dans acquiescer – selon les locuteurs) > /ɟ/ (comme dans dieu ou dans figuier – selon les locuteurs) ; etc.

– une consonne sonore amenuisée en semi-consonne :
/v/ > /w/ ; /ɟ/ (comme dans dieu ou dans figuier – selon les locuteurs) > /j/ (comme dans yoyo)

– une consonne sonore ou une semi-consonne amuïe (la consonne chute : elle n’est plus prononcée) :
/d/ > /-/ ; /g/ > /-/ ; /w/ > /-/

b. Exemples

Quelques exemples de résultats actuels du mécanisme de lénition de consonnes intervocaliques – mécanisme qui s’inscrit dans le temps long de l’évolution du latin aux langues romanes (on parle alors de diachronie, par opposition à ce qui est synchronique et qui se passe dans un temps simultané).

– sonorisation de consonnes sourdes intervocaliques :

/p/ > /b/
abeille :
apicula(m) (lat. vulg.) > abella (cat.), abelha (port.), abeja (esp.), abiho (prov.), abeille (fr.)
ape(m) (lat. class.) > ape (it.), apa ([apa] co. sutt. / [aba] (co. supr.))

/t/ > /d/
poignée :
manata(m) (lat. vulg.) > manada (cat., occ., esp.), manado (prov.), manée (anc. fr.) / manata (it.), manata ([manata] co. sutt. / [manada] (co. supr.))

/k/ > /g/
amie :
amica(m) (lat.) > amiga (occ., cat., esp., port.), ami (prov., fr.) / amica (it.), amica ([amika], [amiga] co. sutt. / [amiga] (co. supr.))

/s/ > /z/
rose :
rosa(m) [rosa] (lat.) > rosa [rosa] (esp.) / rosa [roza] (it., co., port., cat.), rose [ʁoz] (fr.)

/f/ > /v/9
dehors :
deforis (lat.) > di fora [divɔra], da fora [davɔra] (co.), dehors (fr.) / deforo (prov.), defora (cat.), defuera (esp.)

– chute de consonnes sonores et d’une semi-consonne intervocaliques :

/w/ > /-/
bœuf :
bove(m) (lat.) > bue (it.), boiu, boie (co.), biòu (prov.), buey (esp.), boi (port.), bou (cat.), bœuf (fr.)

/g/ > /-/9
août :
augustus (lat.) > agost (cat.), agosto (esp., port. it) / avoust, aoust (prov.), aostu (co.), août (fr.)

/d/ > /-/
suer :
sudare (lat.) > sudare (it.), sudar (esp.), sudà ([suda] (co. sutt.), [sua] (co. supr.)) / susa (prov.) suar (cat., port.), suer (fr.)

9. Sur le f et le g, voir aussi Albert Joseph Carnoy, Le Latin d’Espagne d’après les inscriptions, Hildesheim ; Zürich ; New York : G. O. Verlag , 1983 (Fac-sim. de la 2e éd. de Bruxelles : Misch and Thron, 1906), p. 121. URL : https://books.google.fr/books?id=jJsKtN8_D70C : concernant le f, « J’appelle l’attention sur les exemples pontivicatus et eglesia. Le premier est intéressant parce qu’il montre la fusion d’ f intervocalique avec v, phénomène dont les exemples se rencontrent difficilement, puisque l’ f latine se trouve rarement entre voyelles. Dans les quelques mots espagnols et français ou l’ f était dans ces conditions, elle semble avoir réellement subi le même traitement que celui qu’on peut constater dans pontivicatus (1). (1) Cf. a fr. deors (deforis, reüser (refusare), escroelle (scrofella) où l’ f latine est tombée comme le v dans ouaille (ovicula), seü (sabucu) ; esp. Cristoval, Steban, Abrego (Africus), trebol (trifolum). » ; quant au g, l’auteur suppose que le g espagnol a peut-être été rétabli par action savante.

 

2. La lénition romane

a. La position intervocalique au sens large

La lénition est une modification phonétique qui s’inscrit dans l’évolution des langues romanes. La période de faiblesse articulatoire qui débute, en latin parlé, aux IIIème et IVème siècles a pour signe visible la lénition des consonnes placées en position de faiblesse (ce qui est le cas, notamment, des consonnes  en position intervocalique  – c’est-à dire  situées entre deux voyelles ).

Les consonnes situées à l’initiale du mot ne sont pas exclues de cette position intervocalique. G. Genot explique que la sonorisation des sourdes initiales est un cas qui « n’est qu’artificiellement distinct » de la sonorisation des sourdes intérieures : « en effet, les initiales de lexème ne sont pas nécessairement initiales de syntagme, notamment pour les noms qui sont très souvent précédés d’un déterminant ou d’une préposition : les initiales (re)deviennent ainsi intérieures ».
Autrement dit, la séparation entre les mots s’estompe, en quelque sorte, et le domaine au sein duquel se produit la lénition consonantique intervocalique n’est pas seulement restreint au « mot » : il s’étend au « groupe de mots ».10

10. Gérard Genot, Linguistique diachronique de l’italien littéraire, 2e édition, La Centuplée-La rose de Java, 2008, p. 55. URL : https://books.google.fr/books?id=uyaVAwAAQBAJ

Cette lénition consonantique initiale (telle qu’elle existe aujourd’hui en Italie centro-méridionale et qui y fonctionne comme un mécanisme d’alternance) « a déjà dû exister en latin (vulgaire). Elle serait notamment responsable des sonorisations initiales que l’on trouve sporadiquement dans toutes les langues romanes (p.ex. CONFLARE > fr. gonfler, it. gonfiare) » selon certains linguistes (comme Figge (1966) ou Maiden et Parry (1997)).11

11. Jakob Wüest, « Évolution des frontières des langues romanes : la Galloromania / Entwicklung der romanischen Sprachgrenzen: Galloromania », dans&nbsp: Gerhard Ernst et al. (edd.),Romanische Sprachgeschichte. Histoire linguistique de la Romania. Ein internationales Handbuch zur Geschichte des romanischen Sprachen. Manuel international d’histoire linguistique de la Romania, vol. 1, Berlin/Nex York, de Gruyter, p. 646. URL : https://books.google.fr/books?id=xKYVayX2r4YC

 

b. La  Romania occidentale et la  Romania orientale

Traditionnellement, la lénition romane – qui intéresse plus spécifiquement « le voisement [ndlr : terme synonyme de « sonorisation »] phonologique des occlusives /p/, /t/, /k/ en position intervocalique (plus précisément post-vocalique, en début de syllabe, précédé des approximantes [r, l, j, w] et suivi de voyelles et glides) »12 – a longtemps été la référence pour subdiviser la  Romania    (c’est-à-dire  l’espace géographique où sont parlées les langues romanes ) en deux zones typologiques majeures : la Romania orientale qui se trouve au sud d’une ligne qu’on appelle La Spezia-Rimini (ou Massa-Senigallia) et la Romania occidentale qui se trouve au nord et à l’ouest de cette même ligne.13

12. Franck Floricic, Lucia Molinu, « L’Italie et ses dialectes », Lalies, Presses de l’ENS, Editions rue d’Ulm, 2008, 28, pp.5-107. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00756839/document
13. Cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 32. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC

En effet, les langues romanes sont toutes issues du latin parlé. Ce dernier, non seulement distinct du latin littéraire classique, est également hétérogène. Cette hétérogénéité (diversité des latins parlés) s’est accrue au fil des siècles jusqu’à aboutir aux langues romanes telles qu’elles existent aujourd’hui.
Au sein de cette évolution conduisant à la fragmentation du domaine linguistique latin, les linguistes ont identifié une première grande division (qui se serait produite vers les IVème-Vème siècles) leur permettant de définir deux blocs linguistiques qui se différencient principalement par deux traits phonétiques :
– l’amuïssement (ou chute, disparition) de la consonne /s/ en position finale (c’est-à-dire lorsqu’elle est située en fin de mot)
– et la lénition des consonnes /p/, /t/ et /k/ en position intervocalique (c’est-à-dire situées entre deux voyelles).

La Romania orientale (qui va donner naissance à l’italien centro-méridional et au roumain) :
– perd le phonème /s/ en fin de mot : cantas (lat.) (« tu chantes ») > canti (it.), cânţi (roum. )
– entre deux consonnes, les occlusives sourdes /p/, /t/ et /k/ se maintiennent : siti(m) (lat.) (« soif ») > sete (it. et roum.) ; amicu(m) (lat.) (« ami ») > amico (it.), (amic) (roum.)

La Romania occidentale (représentée aujourd’hui par le portugais, le castillan, le catalan, l’occitan, le français, le franco-provençal, le rhétoromanche et les parlers gallo-italiques du nord de l’Italie) :
– conserve le phonème /s/ en fin de mot : cantas (lat.) (« tu chantes ») > cantas (port. et cast. ), chantes (fr. )
– entre deux consonnes, les occlusives sourdes /p/, /t/ et /k/ subissent une sonorisation (> /b/, /d/ et /g/) : siti(m) (lat.) (« soif ») > sed (esp.), sede (port.), soif (fr.) ; amicu(m) (lat.) (« ami ») > amigo (esp. et port.), ami (fr.)14

14. Cf. Eugeen Roegiest, Vers les sources des langues romanes : un itinéraire linguistique à travers La Romania, Acco Leuven / Den Haag, Deuxième édition révisée, 2009, p. 125. URL : https://books.google.fr/books?id=K7FeNc7B3EYC ; cf. Jakob Wüest, « Évolution des frontières des langues romanes : la Galloromania / Entwicklung der romanischen Sprachgrenzen: Galloromania », dans : Gerhard Ernst et al. (edd.), Romanische Sprachgeschichte. Histoire linguistique de la Romania. Ein internationales Handbuch zur Geschichte des romanischen Sprachen. Manuel international d’histoire linguistique de la Romania, vol. 1, Berlin/Nex York, de Gruyter, 2003, p. 646-647. URL : https://books.google.fr/books?id=xKYVayX2r4YC ; cf. François PLOTON-NICOLLET, « Entre transmission et mutations : de la phonétique latine à la phonétique romane », Transmission(s), entre pertes et profits, Collection Préprint de l’ISHS-UBO Transmission 1 | 2013, quatrième partie, Faire parler les documents anciens. URL : http://geoarchi.univ-brest.fr/sitec/ishs/29-Entre-transmission-et-mutations-de-la-phonetique-latine-a-la-phonetique-romane.html ; cf. Alain Marchal, La production de la parole, Hermès / Lavoisier, 2007, p. 141. URL : http://phonetique.uqam.ca/upload/files/ORA1531/marchal%202007%20chap%206.pdf

 

c. La lénition romane : une réorganisation du système phonologique et le maintien des oppositions consonantiques

Ce qui importe ici, concernant la lénition consonantique, a trait :
– au lexique :
 en Romania occidentale (au nord et à l’ouest de la ligne appelée La Spezia-Rimini), les consonnes latines /p/, /t/, /k/ intervocaliques ont été, au fil du temps, amenées à être restructurée en /*b, v/, /d/, /g/ : le voisement de ces consonnes a été fixé, régularisé dans le lexique (écrit).
 en Romania orientale (sous la ligne de La Spezia-Rimini), « le développement le plus régulier semble être la préservation des consonnes /p/, /t/, /k/ intervocaliques en tant que telles »
– aux consonnes  géminées  (ou  doubles ) :
 là où prend place la restructuration (phonologique et lexicale) fixant le voisement des consonnes (i.e. en Romania occidentale), les géminées ont été simplifiées (presque partout)
 là où les consonnes /p/, /t/, /k/ intervocaliques ont été préservées (i.e. en Romania orientale), les géminées étymologiques latines se sont maintenues.
(Il est à noter que cette typologie traditionnelle ne prend pas en compte le statut du roumain qui a subit une dégémination mais pas de voisement).15

15. Cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 32. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC

Le terme de lénition romane englobe ainsi trois processus d’évolution :
– la dégémination
– le  voisement  des consonnes sourdes (le terme voisement  est un synonyme du terme sonorisation : cela consiste en la  « transformation » d’une consonne sourde en sa sœur sonore )
– l’affaiblissement des consonnes voisées (c’est-à-dire devenues sonores)16

16. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 39-40. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC

Les linguistes ne s’entendent pas sur :
– l’origine du voisement septentrional et les facteurs qui ont pu provoquer ces changements phonétiques et phonologiques17
– l’ordre dans lequel ces trois processus de lénition (dégémination / sonorisation / affaiblissement ou chute des consonnes voisées) sont apparus ; la question se pose de savoir qui, du voisement ou de la dégémination, a entraîné l’apparition de l’autre18
– comment cette lénition est devenue une restructuration (i.e.comment elle s’est fixée )19

17. Cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997),p. 38. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC ; cf. Franck Floricic, Lucia Molinu, « L’Italie et ses dialectes », Lalies, Presses de l’ENS, Editions rue d’Ulm, 2008, 28, p. 8. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00756839/document
18. Cf. Jakob Wüest, « Évolution des frontières des langues romanes : la Galloromania / Entwicklung der romanischen Sprachgrenzen: Galloromania », dans : Gerhard Ernst et al. (edd.), Romanische Sprachgeschichte. Histoire linguistique de la Romania. Ein internationales Handbuch zur Geschichte des romanischen Sprachen. Manuel international d’histoire linguistique de la Romania, vol. 1, Berlin/Nex York, de Gruyter, 2003, p. 646-647. URL : https://books.google.fr/books?id=xKYVayX2r4YC ; cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 39. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC ; cf. Franck Floricic, Lucia Molinu, « L’Italie et ses dialectes », Lalies, Presses de l’ENS, Editions rue d’Ulm, 2008, 28. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00756839/document (voir notamment p. 8-9 pour une historiographie synthétique de ces divergences.)
19. Cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997),p. 39-40. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC

Mais tous semblent s’accorder sur le fait que la lénition romane est un « écroulement de l’intégrité phonologique des anciennes oppositions de gémination et de voisement (/tt/ ~ /t/ ~ /d/) et la tentative « thérapeutique » du système visant à éviter toute confusion phonologique et à garantir, à travers la redistribution des traits pertinents, le maintien des distinctions entre les occlusives (/p/ ~ /b/, /t/ ~ /d/, /k/ ~ /g/). »20

20. Franck Floricic, Lucia Molinu, « L’Italie et ses dialectes », Lalies, Presses de l’ENS, Editions rue d’Ulm, 2008, 28, p. 8-9. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00756839/document

Autrement dit, une modification phonétique perturbe les anciennes oppositions/distinctions consonantiques ; les anciennes paires minimales sont donc remises en cause ; le changement, de phonétique, devient phonologique parce qu’il influe sur la compréhension du sens ; le système phonologique se réorganise alors (par une sorte de « glissement ») autour de nouvelles paires minimales pour maintenir les  oppositions phonologiques  (c’est-à-dire les  distinctions de sens exprimées par des oppositions de sons ).

« allophones », « paires minimales »

Les phonèmes ont comme propriété de distinguer des mots grâce à des oppositions fonctionnelles à l’intérieur d’une langue donnée.
« Deux mots différents se distinguent au moins par un son, qui prend alors la qualité de phonème. Ces deux mots constituent une ’paire minimale’ : les mots fr. peau  [‘po] et beau  [‘bo] se distinguent par les sons initiaux qui ont donc dans la langue la fonction des deux phonèmes /p/ ~ /b/. C’est dans ce sens que les phonèmes représentent les plus petites unités distinctives d’une langue à la base de la constitution du sens ».21
Pour prendre un second exemple de paire minimale, les mots fr.faux  [‘fo] et veau  [‘vo] se distinguent par les sons [f] et [v] qui forment par conséquent une paire de deux phonèmes distincts (/f/ ~ /v/).
Les allophones ne sont pas deux phonèmes différents, mais des variantes d’un même phonème. Ex. (en corse) : filu [f’ilu] / u filu [u v’ilu]. Ici, [f] et [v] sont deux sons différents mais deux allophones du même phonème (/f/). Puisque c’est le phonème qui porte le sens, le changement de son ([f]/[v]) ne change pas le sens du mot /filu/.

21. Martin-Dietrich Glessgen, Linguistique romane : Domaines et méthodes en linguistique française et romane, Armand Colin, 2007, chapitre 2.2. URL : https://books.google.fr/books?id=0lqqFTN8uWEC

Les linguistes s’interrogent également sur les cas sporadiques de restructuration historique de /p/, /t/, /k/ vers /*b, v/, /d/, /g/ (présents la plupart du temps en milieu de mot, mais comptant aussi quelques cas de voisement à l’initiale) trouvés en Italie centro-méridionale (ex. : FOCU(M) > fuoco ‘feu’ vs. LOCU(M) > luogo ‘lieu’), c’est-à-dire sous la ligne La Spezia-Rimini (séparant la Romania occidentale de la Romania orientale) – et donc là où le voisement intervocalique n’est pas censé se produire, selon la typologie des deux grandes aires linguistiques communément admise. Les facteurs qui expliqueraient qu’il ait ainsi existé deux développements différents posent question. L’opinion majoritaire pense que ces formes voisées sont des emprunts lexicaux faits aux parlers du nord, ou des imitations de la phonologie du nord ; mais de récents travaux suggèrent que ces voisement trouvés en Italie centro-méridionale puissent être de nature autochtone.22

22. Cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 36-37. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC

 

III – La lénition de type corse

Il convient de distinguer la lénition romane au sens strict (qui a donné lieu à des restructurations historiques) et les alternances allophones de type corse.23
Autrement dit, la lénition romane est perceptible en tant que résultat dans les restructurations historiques : c’est un phénomène  diachronique  (qui  s’exerce sur une longue période, par étapes successives ). La lénition de type corse est perceptible en tant que mécanisme dans les alternances allophones : c’est un phénomène  synchronique  (qui  s’exerce dans un même temps, de manière simultanée ).24

23. Cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 35-36. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC
24. Cf. Jean-Philippe Dalbera et Marie-José Dalbera-Stefanaggi, « Grands corpus dialectaux ou la phonologie indiscrète », Corpus [En ligne], 3 | 2004, mis en ligne le 02 décembre 2005, consulté le 16 février 2016, p. 419-419 URL : http://corpus.revues.org/269

 

1. Lénition et alternance consonantiques dans le temps

Au sein de la Romania occidentale, le voisement des consonnes sourdes s’est fossilisé lors d’une restructuration lexicale (cf. supra ).
En contraste avec ces résultats diachroniques romans occidentaux, de nombreux parlers de Sardaigne et de Corse ont un voisement intervocalique de /p/, /t/, /k/ qui apparaît être resté allophone et synchronique pendant des siècles.25

25. Cf. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 39. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC

« Bien qu’il soit impossible de dire en toute certitude que celui-ci était le précurseur des éventuels résultats romans occidentaux, le voisement pleinement implémenté du type sarde ou corse – actif à travers les frontières des mots aussi bien qu’à l’intérieur des mots – peut être vu comme l’étape intermédiaire entre le voisement variable tel qu’on le trouve en Italie centrale et le résultat restructuré présent au nord et à l’ouest de La Spezia-Rimini. »26

26. Luciano Gianelli and Thomas D. Cravens, « Chapter 4 : Consonantal weakening », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 40. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC : « Although it is impossible to say confidently that this was the precursor of the eventual Western Romance outcomes, fully implemented voicing of the Sardinian and Corsican type – active across word boundaries as well as internally – can be viewed as the intermediate stage between variable voicing as found in central Italy and the restructured resolution north and west of the La Spezia-Rimini Line. »

Mais quelles sont les causes de cette alternance consonantique synchronique à l’initiale du mot ?

2. L’alternance consonantique : la rencontre de deux phénomènes

a. La lénition intervocalique : un premier mécanisme qui agit sans tenir compte de la séparation entre les mots

Le mécanisme de lénition intervocalique, tel qu’il a été décrit plus haut, s’applique aussi bien à l’intérieur des mots qu’à leurs frontières (et, en conséquence, est perceptible à l’initiale du mot). Car, comme cela a été dit précédemment, les consonnes situées à l’initiale du mot ne sont pas exclues de la position intervocalique et « (re)deviennent (…) intérieures » au sein d’un syntagme (ou groupe de mots).27

27. cf. II. 2. a ; Gérard Genot, Linguistique diachronique de l’italien littéraire, 2e édition, La Centuplée-La rose de Java, 2008, p. 55. URL : https://books.google.fr/books?id=uyaVAwAAQBAJ

Ce qui précède un mot (ainsi donc que son initiale) varie (puisque ce mot peut être en début de phrase ou suivre un autre mot, lui-même variable). En conséquence, la consonne initiale peut être ou non précédée d’une voyelle et, si elle est également suivie d’une voyelle, elle se trouve donc parfois en position intervocalique (c’est-à-dire située entre deux voyelles), parfois en position non-intervocalique.

Exemples :

– à l’intérieur du mot (lénition constante, parce que l’environnement phonétique est constant)
dopu est prononcé [d’obu] (lénition au nord seulement)
casa est prononcé [c’aza] (lénition dans toute l’île)28

28. Concernant la lénition romane au sens strict, il est uniquement question des consonnes /p/, /t/, /k/ dans les écrits des linguistes ; mais étant question ici du mécanisme de lénition intervocalique, et afin d’illustrer aussi ce phénomène tel qu’il se produit dans les parlers du sud, certains exemples de lénition intervocalique porteront sur les consonnes /s/, /f/, /v/.

– à l’initiale du mot (lénition alternante, parce l’environnement phonétique (et syntaxique) varie)
tempu [t’ɛ̰mpu] / un tempu [unt’ɛ̰mpu] [= positions non-intervocaliques] / u tempu [ud’ɛ̰mpu] [= position intervocalique] (lénition au nord seulement)
filu [f’ilu] / un filu [unf’ilu [= positions non-intervocaliques] / u filu [uv’ilu] (le fil) [= position intervocalique] (lénition dans toute l’île)

La lénition consonantique intervocalique se produit donc indépendamment de la position (médiane ou initiale) de la consonne dans le mot.

Les consonnes en position intervocalique situées à l’initiale du mot se comportent comme les consonnes intervocaliques situées à l’intérieur du mot,
SAUF si le mot (finissant par une voyelle) qui précède la consonne située à l’initiale
est déclencheur d’un phénomène appelé le raddopiamento fonosintattico (ou raddopiamento sintattico ), ou « redoublement phonosyntaxique ».

b. Le raddopiamento fonosintattico (RF) : un second mécanisme qui agit (seulement) à la frontière des mots

Le phénomène connu sous le nom de  raddopiamento fonosintattico  (redoublement phonosyntaxique) provoque, dans certaines langues italo-romanes, la gémination (ou l’allongement, suivant les auteurs) de la consonne initiale d’un mot  dans un environnement spécifique. Le terme raddopiamento signifie « redoublement », et il est qualifié de « syntaxique » ou « phonosyntaxique » parce que ce phénomène se produit à la jonction des mots.29

29. Cf. Doris Angel Borrelli, Raddoppiamento Sintattico in Italian: A Synchronic and Diachronic Cross-Dialectical Study, eds. London: Routledge, 2013 (1ère édition en 2002), p. 3. URL : https://books.google.fr/books?id=CdNcAgAAQBAJ ; cf. Michele Loporcaro, « Chapter 5 : Lengthening and raddopiamento fonosintattico », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 41-51. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC ; cf. Ivaylo Burov. Les phénomènes de Sandhi dans l’espace gallo-roman. Linguistique (thèse). Université Michel de Montaigne – Bordeaux III; Université de Sofia St-Clément d’Ohrid, 2012, p. 203-236. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00807535/document ; cf. Jonathan Bucci, « Aréologie de la réduction vocalique incompatible avec le RF induit par l’accent dans les variétés italo-romanes », Corpus [En ligne], 12 | 2013, mis en ligne le 14 mai 2014, consulté le 13 mars 2016, p. 212. URL : http://corpus.revues.org/2409 ; voir aussi Jonathan Bucci. Raddoppiamento Fonosintattico induit par l’accent et réduction vocalique en Italie : perspectives phonologique et dialectologique. Linguistique (thèse). Université Nice Sophia Antipolis, 2013. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00977348/document

Considérons le mot2 qui commence par une consonne
et le mot1 qui précède le mot2 ;
dans la séquence mot1-mot2,
si le mot1 est un élément déclencheur du redoublement phonosyntaxique,
alors la consonne initiale du mot2 sera prononcée comme si elle était double (ou longue).

Ex. :

viulinu (violon) / un viulinu (un violon) :
1. La consonne initiale du mot viulinu, v, n’est pas en position intervocalique : elle est suivie d’une voyelle (i), mais précédée soit de rien (viulinu), soit d’une consonne (un viulinu). La consonne v est donc considérée comme étant en position forte (ou de base) et ne subit pas de lénition : [viul’inu]-[unviul’inu] (sutt.) / [biul’inu]-[unbiul’inu] (supr.)

u viulinu (le violon) :
1. La consonne initiale du mot2 viulinu, v, est en position intervocalique : elle est située entre les voyelles u du mot1 (u) et i du mot2 (viulinu). La consonne v est donc considérée comme étant en position faible et subit une lénition : [uwiul’inu]
2. Le mot1, à savoir ici l’article défini u, n’est pas un mot déclenchant le RF. Par conséquent, la lénition de v, consonne initiale du mot2, se produit sans entrave.

trè viulini (trois violons) :
1. La consonne initiale du mot2 viulini, v, est en position intervocalique : elle est située entre les voyelles è du mot1 trè et i du mot2 (viulinu). La consonne v est donc, à priori, considérée comme étant en position faible mais…
2. Le mot1, à savoir ici le déterminant numéral cardinal trè, est un mot déclenchant le RF. La consonne v est, en réalité, en position renforcée : la consonne initiale du mot2, v, est donc prononcée comme si elle était double (ou allongée) – [tr’ɛvviul’ini] (sutt.) / [tr’ɛbbiul’ini] (supr.) – et ne peut plus être considérée comme étant en position intervocalique (c’est-à-dire entre deux voyelles). Par conséquent, la lénition de v, consonne initiale du mot2, ne peut pas se produire.

Pour résumer, « Au sud de la ligne La Spezia-Rimini, la lénition interagit avec le Raddoppiamento Fonosintattico (RF). (…) Les contextes qui déclenchent le RF diffèrent selon les parlers (assimilation de la consonne finale du mot1, oxytonie du mot1, etc.), mais dans tous les cas le RF prévient l’affaiblissement des consonnes en position intervocalique. Cela donne lieu à des alternances entre allophones forts, faibles et renforcés ».30

30. Franck Floricic, Lucia Molinu, « L’Italie et ses dialectes », Lalies, Presses de l’ENS, Editions rue d’Ulm, 2008, 28, p.5. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00756839/document

 

c. Les déclencheurs du raddopiamento fonosintattico (RF)

Les mots déclenchant le RF sont :

1. Les oxytons (ou mots accentués sur la dernière syllabe) :
a. polysyllabiques (i.e. de plusieurs syllabes) :
Ex. :
caffè fretu (café froid): [kaff’ɛffr’ɛtu] (sutt.) / [kaff’ɛffr’ɛdu] (supr.)
cusì sì ! (comme ça oui !) : [kuz’iss’i]
lavà si (se laver) (ou lavassi) : [law’assi]

b. les monosyllabes (ou mots d’une seule syllabe) forts (toniques) :
Ex. :
fattu (il a fait) : [’aff’atu]
sanu (il va sainement) : [v’ass’anu]
trè viulini (trois violons) : [tr’ɛvviul’ini] (sutt.) / [tr’ɛbbiul’ini] (supr.)

Pour ces deux catégories de mots déclenchant le redoublement de la consonne initiale du mot suivant, le RF est dit phonologiquement régulier puisque tout mot présentant une voyelle finale tonique déclenche le RF, quel que soit le contexte syntaxique. Les linguistes parlent alors, le plus souvent, de RF accentuel.

2. Une liste fermée de mots :
a. quelques monosyllabes faibles (atones) :
Ex. : (liste non exhaustive)
un libru à simana / à settimana (un livre par semaine) : [unl’ibru] [assim’ana] / [’assɛttim’ana]
è sei libri (et six livres) : [ɛssɛil’ibri]
chì si lava (qu’on lave) : [kissil’awa]

b. quelques polysyllabiques (ou mots de plusieurs syllabes) non-oxytoniques (i.e. dont la dernière syllabe n’est pas tonique) :
Ex. : (liste non exhaustive)
calchì volta (sutt.) / qualchì volta (supr.) (quelquefois) : [k’alkivv’olta] (sutt.) / [kw’alkibb’olta]
cum’è soli (cume ( ? : ou cumu selon les auteurs) – comme) (supr.) / com’è soli (sutt. – centre et sud) / com’à soli (sutt. – centre) (comme des soleils) : [k’umɛss’ɔli] (supr.) / [k’ɔmɛss’ɔli] (sutt. – centre et sud) / [k’ɔmass’ɔli] (sutt. – centre)31

31. Le o de sole / soli (soleil) peut être ouvert ou fermé, selon les localités. Cf. BDLC | sole

 

Pour ces deux autres catégories de mots déclenchant le redoublement de la consonne initiale du mot suivant, le RF est dit phonologiquement irrégulier puisque son déclenchement ne dépend pas uniquement de l’environnement phonologique. Les linguistes parlent alors, le plus souvent, de RF lexical.32

32. Cf. Michele Loporcaro, « Chapter 5 : Lengthening and raddopiamento fonosintattico », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 42. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC ; cf. Franck Floricic, Lucia Molinu, « L’Italie et ses dialectes », Lalies, Presses de l’ENS, Editions rue d’Ulm, 2008, 28, p.8. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00756839/document ; cf. Ivaylo Burov. Les phénomènes de Sandhi dans l’espace gallo-roman. Linguistique (thèse). Université Michel de Montaigne – Bordeaux III; Université de Sofia St-Clément d’Ohrid, 2012, p. 214. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00807535/document ; cf. Jonathan Bucci. Raddoppiamento Fonosintattico induit par l’accent et réduction vocalique en Italie : perspectives phonologique et dialectologique. Linguistique (thèse). Université Nice Sophia Antipolis, 2013, p. 262. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00977348/document ; cf. Jonathan Bucci, « Aréologie de la réduction vocalique incompatible avec le RF induit par l’accent dans les variétés italo-romanes », Corpus [En ligne], 12 | 2013, mis en ligne le 14 mai 2014, consulté le 13 mars 2016, p. 212. URL : http://corpus.revues.org/2409

 

3. RF : mécanismes et transcription(s)

Le raddopiamento fonosintattico provoque donc, à l’initiale du mot, le redoublement (ou l’allongement) de la consonne qui ne peut alors plus être considérée, dans sa réalisation orale, comme étant en position intervocalique : la lénition ne peut donc pas se produire.
Mais par quel(s) processus le RF gémine-t-il la consonne concernée ?

a. Un processus accentuel ou étymologique ?

Les linguistes ne sont pas tous du même avis concernant les mécanismes qui déclenchent le raddopiamento fonosintattico (RF). Ce désaccord s’explique principalement par l’hétérogénéité des types de mots déclenchant le RF : les oxytons (mots accentués sur la dernière syllabe) qui déclenchent un RF « accentuel » purement phonologique et les non-oxytons qui déclenchent un RF « lexical » que la phonologie seule ne peut pas expliquer.

> Un mécanisme prosodique (lié à la quantité syllabique) ?

Pour certains linguistes (dans la lignée de Nespor et Vogel (1982)), le RF accentuel déclenché par les oxytons serait une stratégie de réparation des  syllabes oxytoniques  (i.e.  « syllabes finales et toniques » ) défectueuses. Selon cette analyse :
– il existe une contrainte sur les syllabes toniques : elles doivent être lourdes (c’est-à-dire fermées (elles doivent donc se terminer par une consonne) ou comprendre une voyelle longue)
– or, la syllabe oxytonique est ouverte et non pas fermée (puisqu’elle ne se termine pas par une consonne) et légère et non pas lourde (puisqu’elle n’héberge qu’une voyelle brève)
– le RF répare la syllabe oxytonique défectueuse en la fermant (c’est-à-dire en lui donnant une coda – consonantique, de fait) et en lui permettant ainsi de se réaliser comme lourde : en doublant la consonne du second mot, le RF permet à la syllabe oxytonique du premier mot de se terminer par la première partie de la consonne ainsi géminée.33

33. Cf. Ivaylo Burov. Les phénomènes de Sandhi dans l’espace gallo-roman. Linguistique (thèse). Université Michel de Montaigne – Bordeaux III; Université de Sofia St-Clément d’Ohrid, 2012, p. 215-216. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00807535/document ; cf. Jonathan Bucci. Raddoppiamento Fonosintattico induit par l’accent et réduction vocalique en Italie : perspectives phonologique et dialectologique. Linguistique (thèse). Université Nice Sophia Antipolis, 2013, p. 264-266. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00977348/document

 

Ex. :
caffè : /kaff’ɛ/ où /f’ɛ/ est une syllabe :
– tonique
–  mais légère puisque :
elle contient une voyelle brève
elle n’est pas fermée (par une consonne)

Or les syllabes toniques devraient être lourdes  (à savoir contenir une voyelle longue ou être fermées par une consonne).
Le mot caffè serait donc un déclencheur RF pour réparer sa syllabe oxytonique (tonique et située en fin de mot) : il provoquerait le redoublement de la consonne initiale du mot suivant afin que la première moitié de la géminée (ainsi réalisée oralement) puisse venir « alourdir » la syllabe oxytonique (du mot le précédant) en la fermant (d’une consonne) :

/kaff’ɛ + frɛtu/ [kaff’ɛf frɛtu] (sutt.)
/kaff’ɛ + frɛtu/ [kaff’ɛf frɛdu] (supr.)
> Un mécanisme d’assimilation (d’une consonne étymologique) ?

Cependant, cette analyse – qu’elle soit considérée sous un angle synchronique (Nespor et Vogel (1982), Cherchia (1986), Agostiniani (1992)) ou étendue au plan diachronique (Vincent (1988)) – n’explique pas le RF lexical qui se produit après une voyelle atone.

D’autres linguistes (dans la lignée de Lorpocaro (1988, 1997)) proposent une analyse diachronique pour tenter d’expliquer tous les cas de redoublement phonosyntaxique par une seule cause : l’assimilation régressive à la frontière lexicale. Cette assimilation aurait été réinterprétée comme un processus conditionné par l’accent après la chute des consonnes finales.
Selon Lorpocaro, les étymons (c’est-à-dire les « socles (attestés ou reconstitués) étymologiques » – les « mots ancêtres » en quelque sorte) des mots à finale atone déclenchant le RF finissent tous par une consonne qui a été assimilée et le « Sandhi34 d’Assimilation Consonantique (SCA) est, sur le plan diachronique, la cause première du RF » – l’effet de renforcement acquis par la voyelle finale accentuée (i.e. tonique) découlant de la chute de la consonne étymologique finale.
Ex. : « ET / NEC DICIS > e / né [dd]ici ‘and / nor say2sg.’, *QUOMODO+ET ME > come [mm]e ‘like me’ ».35

34. Un sandhi est une modification phonétique (cf. CNRTL | sandhi ; https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandhi)
35. Cf. Michele Loporcaro, « Chapter 5 : Lengthening and raddopiamento fonosintattico », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 41-51 (notamment p. 42 : « Sandhi consonant assimilation (SCA) is the primary diachronic source of RF. »). URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC ; cf. Ivaylo Burov. Les phénomènes de Sandhi dans l’espace gallo-roman. Linguistique (thèse). Université Michel de Montaigne – Bordeaux III; Université de Sofia St-Clément d’Ohrid, 2012, p. 219-221. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00807535/document

 

Ex. :
L’ assimilation  est l’ action par laquelle deux phonèmes tendent à devenir identiques (assimilation totale) ou similaires (assimilation partielle) .
L’assimilation est possible à l’intérieur d’un mot :
lat. ADSUMERE > ASSUMERE > assume / assuma (co.) (assumer)

(Les assimilations qui se produisent à l’intérieur du mot et celles qui ont lieu à la jonction des mots ne sont pas toujours comparables ; cet exemple sert simplement à illustrer le mécanisme de l’assimilation totale)36

36. Cf. Hugo Schuchardt, « Les modifications syntactiques de la consonne initiale dans les dialectes de la Sardaigne, du centre et du sud de l’Italie », Romania, III, Paul Meyer et Gaston Paris, 1874, p. 16-17. URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k160149

 

Dans le cas du RF tel qu’il est analysé par Lorpocaro, l’assimilation se produit à la frontière des mots, entre la consonne finale du mot1 et la consonne initiale du mot2 :

lat. AD > à (co.)
un libru a(d) simana > un libru à [ss]imana

lat. ET > è (co.)
e(t) sei libri > è [ss]ei libri

En corse, sont perceptibles parfois à l’écrit :

– des traces de ces consonnes finales étymologiques :
à – sin’ad avà
è – ed hè cusì chì …
cù – cun
pè – per / pà – par

– le redoublement phonosyntactique :
à vede ci – avvedeci / à veda ci – avvedaci
è puru – eppuru
mi – dimmi
lasi – lavassi

Cependant, certains mots provenant d’étymons ayant une consonne finale latine ne déclenchent pas le RF (ex. : o (co.) < AUT (lat.)) ; et d’autres, ne contenant pas de consonne étymologique, provoquent le redoublement (ex. : frà (co.) < INFRA (lat.)).
> Une question toujours en discussion

Aucun des deux angles de vue (un RF déclenché soit d’un point de vue synchronique par la quantité syllabique d’une syllabe oxytonique, soit d’un point de vue diachronique par l’assimilation d’une consonne « fantôme ») ne semble donc faire l’unanimité auprès des linguistes. Angles de vue en réalité déjà présents chez Schuchardt (1874) qui, il y a déjà plus d’un siècle, tentait, comme la plupart des chercheurs actuels, de leur attribuer une seule cause : « Il s’agirait donc, pour la production du renforcement, de deux conditions différentes : d’un côté, l’accentuation de la voyelle finale, de l’autre, l’existence d’une consonne finale originaire. (…) Je crois nonobstant qu’un examen moins superficiel découvrira une cause commune à tous les cas de renforcement de l’initiale. » C’est par un argument étymologique que Schuchardt rassemble tous les cas de RF en une cause unique : une consonne finale perdue (dont la brièveté des syllabes oxytoniques est une conséquence). Les mots ne présentant pas, dans leur évolution, de perte de consonne finale serait devenu des déclencheur de RF par analogie.37

37. Cf. Hugo Schuchardt, « Les modifications syntactiques de la consonne initiale dans les dialectes de la Sardaigne, du centre et du sud de l’Italie »,Romania, III, Paul Meyer et Gaston Paris, 1874, p. 1-30 (voir notamment p. 13-15). URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k160149

 

Il existe d’autres points de désaccord (nature du renforcement (allongement ou redoublement) ou datation et ordre des étapes entre assimilation et chute de la consonne étymologique, par exemple) qui divisent les spécialistes de cette question38.

38. Cf. Hugo Schuchardt, « Les modifications syntactiques de la consonne initiale dans les dialectes de la Sardaigne, du centre et du sud de l’Italie », Romania, III, Paul Meyer et Gaston Paris, 1874, p. 16. URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k160149 ; cf. Michele Loporcaro, « Chapter 5 : Lengthening and raddopiamento fonosintattico », The Dialects of Italy, Martin Maiden and Mair Parry, eds. London: Routledge, 2006 (1ère édition en 1997), p. 51. URL : https://books.google.fr/books?id=9Dz_LyQF_eAC

 

Mais ce qui importe ici, c’est de comprendre que la consonne initiale du mot, bien qu’elle soit en position intervocalique, ne subit pas la lénition si elle est renforcée par le raddopiamento fonosintattico.

L’alternance consonantique à l’initiale du mot a donc pour cause la rencontre de deux paramètres principaux :
– un environnement phonétique propice ou non à la lénition (environnement lié à la position (intervocalique ou pas) de la consonne)
– la rencontre ou non, en position intervocalique et à l’initiale du mot, entre lénition et RF (le second prévenant l’application de la première).

b. Transcription écrite (en corse)

Dans le but, probablement, de rendre visibles à l’écrit les mots déclenchant le raddopiamento fonosintattico, deux conventions d’écriture ont été mises en place :

– l’aletta, accent graphique (distinct de l’incalcu, accent tonique), marque la dernière syllabe :
des déclencheurs du RF accentuel (ex. (pour les polysyllabes oxytoniques) : cità, lavà ; ex. (pour les monosyllabes forts) : tù, hè, trè )
de certains déclencheurs du RF lexical (ex. (pour les monosyllabes faibles) : è, à, frà ; ex. (pour certains polysyllabes non-oxytoniques) : qualchì/calchì )

– le ’è (ou ’à dans certaines localités du centre-sud) explétif (issu de la conjonction è (= et (lat.)) pour l’un, et de la préposition à (= ad (lat.)) pour l’autre) remplace la dernière syllabe atone élidée de polysyllabes non-oxytoniques.
Ex. : (cume/cumi) cum’è/com’è/com’à ; (quante/quanti) quant’è
Cette particule explétive n’a pas de valeur sémantique et ne sert, tout comme l’aletta, qu’à indiquer quels mots, parce qu’ils déclenchent le RF, ne donnent pas lieu à la l’affaiblissement de la consonne initiale du mot suivant. Schuchardt signale, dès 1874, l’usage de cette pratique dans certains dialectes italiens et sardes.39

39. Cf. Pascal MARCHETTI, Dominique Antoine GERONIMI, Intricciate è cambiarine – Manuel pratique d’orthographe corse, Éditions Beaulieu, 1971 ; cf. Pascal MARCHETTI, Le corse sans peine, Assimil, 2015 (1ère édition en 2011), p. 8 ; cf. P.M. AGOSTINI, L’usu di a nostra lingua, Grammaire descriptive corse, Edizioni scola corsa Bastia, 1984, p. 250 ; cf. Hugo Schuchardt, « Les modifications syntactiques de la consonne initiale dans les dialectes de la Sardaigne, du centre et du sud de l’Italie », Romania, III, Paul Meyer et Gaston Paris, 1874, p. 18. URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k160149 ; voir aussi A Lingua Corsa | le e final, où l’on s’aperçoit que cet l’usage de la particule explétive n’est pas nécessairement apprécié de tous, même s’il a le mérite de mieux « préserver » le mot (sur le plan accentuel) que l’aletta placée sur voyelle finale atone (comme c’est le cas pour qualchì ).

 

 

En conclusion

L’affaiblissement des consonnes situées à l’intérieur du mot est dû au seul phénomène de lénition (phénomène qui touche les consonnes en position intervocalique).
L’alternance des consonnes situées à l’initiale du mot est due à deux phénomènes : celui de la lénition et celui du raddopiamento fonosintattico.

Pour résumer :

Lénition et alternances consonantiques intervocaliques

Est-il envisageable que la compréhension des mécanismes régissant ces processus de lénition et d’alternance consonantiques permette de pouvoir appliquer ces processus en partant de l’oral, sans avoir nécessairement besoin de passer (au début de l’apprentissage) par les repères écrits que sont l’aletta et le ’è (ou ’à) explétif ?
J’aimerais penser que oui, mais l’écrit semble tout de même être, sur ce plan, un soutien dont on peut difficilement faire abstraction si l’on n’a pas la possibilité de baigner en permanence dans la langue.

Il me reste quelques questions40,
et l’espoir (probablement utopique) de voir, à la longue, mon entendement raisonné des processus faire place peu à peu à un début d’intuition sensible.

40. Par exemple : pourquoi seules les consonnes /s/, /f/, /v/ et /ɟ/ (et parfois /k/) subissent la lénition au sud ? Est-ce lié à leur nature de fricative (en excluant /ɟ/) et, corollairement, au fait que la tension entre moins en jeu dans leur prononciation que dans celle des occlusives ? Est-ce dû au fait que leur allophone lénifié n’ait pas d’équivalent dans le système consonantique de base (à l’exception /f/ au sud, bien qu’au nord la sœur sonore de celle-ci (à savoir /v/) ne fasse pas partie du système consonantique « fort ») et que, par conséquent, la place est « libre », en quelque sorte, pour ces allophones ? Est-ce une question de chronologie au sein de laquelle la lénition de ces consonnes se serait (peut-être ?) produite avant la lénition romane au sens strict, et donc avant que la Romania ne se divise en deux blocs linguistiques ?
(Il faut cependant être prudent lorsque l’on étend la lénition de certaines consonnes à l’ensemble de l’île, car en réalité, des exceptions demeurent localement. Par exemple, selon les données recueillies par l’équipe de la BDLC, a sera est prononcé [a z’era] ou [a z’ɛra] dans presque toute la Corse, mais pas à Patrimoniu (Cap corse), Santa Maria di Lota (Cap corse), Sermanu (Boziu), A Maddelana, Bunifaziu, où la lénition intervocalique (à l’initiale) ne se fait pas.)
Ou encore : doit-on parler de sandhi ou de mutation ? Dans le cas de la lénition, est-il question de sandhi, puisque le phénomène est phonologiquement régulier ? Dans le cas du RF lexical, est-il question de mutation, puisque le déclencheur est de nature syntaxique ? Dans le cas du RF accentuel, s’agit-il de sandhi (puisque le phénomène est phonologiquement systématique) ou de mutation (si la thèse établissant la chute d’une consonne étymologique comme cause du RF s’avérait et puisqu’alors l’ancien sandhi (d’assimilation) pourrait être devenu une mutation) ? Afin d’éluder cette question, j’ai utilisé le terme alternance  (terme qui, en outre, a le mérite d’être transparent).

 

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